Ethie ESSIOMLE est une femme comme on n’en voit peu. Présidente de l’Association Togolaise pour les Femmes Abandonnées (ATFA) depuis sa création en 2003, c’est une dame coquette et avenante. Mais sa force, c’est son don. Le don, le temps et l’amour qu’elle consacre aux femmes détenues de la prison de Lomé. Egalement artiste plasticienne, painting danseuse, scénographe, conseillère psychosociale, éducatrice thérapeutique à la prison civile de Lomé et secrétaire générale adjointe de la Coordination des Prisons du Togo (COPAPTO), cette infatigable militante fait aussi de nombreuses sensibilisations auprès des femmes et personnes isolées et délaissées par la société tel que les PV-VIH et la communauté LGBT. A l’occasion de la 28e édition d’ARCTIVISM qui mettait à l’honneur la femme au sein du panafricanisme, sa structure a facilité l’organisation d’atelier d’écriture avec l’écrivaine Léonora Miano, d’un concert live avec la rappeuse afro-américaine Akua Naru et de dons de divers aux détenues. Entretien.

Propos recueillis par Christelle Selom Mensah. Un article de https://www.lomegazette.com/ethie-essiomle-une-vie-au-service-des-prisonnieres/

LOMEGAZETTE/ Parlez-nous de la genèse de votre association ?

Ethie ESSIOMLE : L’idée de la danse avec les femmes détenues a commencé l’année dernière (2016) car j’adore danser et j’ai vu que les femmes en ont besoin pour pouvoir oublier leur détention, leur confinement et le staff de l’association a aimé l’idée. Nous avons donc fait appel à Germaine Sikota, danseuse et professeur de Zumba pour nous appuyer. Il est difficile de danser et de s’apprécier mais je dirai quand même que les détenues sont satisfaites car elles sont très assidues aux cours. Faire de la danse ensemble ne nous permet pas seulement de nous maintenir en forme, mais de créer du lien avec ces femmes, que je suis la seule à recevoir à leur arrivée. Je vois de quoi elles ont besoin, notamment pour éviter les maladies. De plus, après le cours, nous avons systématiquement une séance de sensibilisation qui leur apporte beaucoup de clés pour mieux supporter leur condition de femmes détenues.

LOMEGAZETTE / Quelles autres activités réalisez-vous pour les femmes prisonnières ?

Ethie ESSIOMLE : Notre activité principale est l’Education Thérapeutique du Patient (ETP), la sensibilisation sur les IST/VIH, la non discrimination et la non stigmatisation des Personnes vivant avec le VIH (PVVIH) présumées ou avérées en leur sein, l’Hygiène et l’Assainissement du milieu, l’accueil des nouveaux pensionnaires pour l’identification d’une éventuelle maladie avant leur intégration. Nous essayons de les aider entre autre à travers des dons divers à la recherche des parents des femmes n’ayant pas de visites. L’année dernière, par exemple, elles n’avaient plus d’eau à l’intérieur de leur Quartier à cause d’une canalisation défectueuse. Nous avons identifié le problème et, avec l’appui du PNUD, la canalisation a été réparée et aujourd’hui l’eau est revenue permanemment. Sur le même projet, nous avons aussi installé des grilles et moustiquaires pour lutter contre les moustiques et les rats. Nous avons fait faire le remblai de la cour et des toilettes avec du ciment pour une meilleure hygiène dans le milieu. Depuis 2016, nous organisons aussi chaque mois une distribution gratuite de serviettes hygiéniques périodiques pour leurs menstruations, surtout pour les femmes sans visite et PVVIH. C’est un projet qui continue sur 2017 avec le fond propre de l’Association ATFA. En 2016, ce projet de distribution gratuite de serviettes hygiéniques périodiques a été effectif grâce à l’appui personnel du Dr SOME et sa collègue Mme Anne TOURETTE, tous deux du PNUD et de l’ONG l’Action Contre le Sida (ACS). Je tiens à remercier la Direction de l’Administration Pénitentiaire et de la Réinsertion (DAPR), à la Plateforme des OSC/IST/VIH, au PNUD, à l’Action Contre le Sida (ACS), à l’Association Afrique Arc En Ciel (AAEC), à Monsieur H, à l’Eglise ECITSE, à la Maison d’Edition Graines de Pensées, à l’Association AF2CK, à l’Ecrivaine du livre « Heureux Malgré Tout », à Fut.Enterprises, à Monsieur QUIST, Employé à Fan Milk et membre de l’Association ATFA et toutes autres personnes anonymes.

LOMEGAZETTE / Pouvez-vous nous expliquer pourquoi  apporter de la culture au sein de la prison est si important pour vous ?

Ethie ESSIOMLE : La culture, c’est moi, c’est vous, c’est chacun de nous alors si l’on est incarcéré, on garde notre culture qui nous suit. De plus, il y’a beaucoup de femmes qui apprennent de notre culture en prison  comme la danse agbadja par exemple, car certaines filles viennent d’ailleurs comme du Nigéria ou de la Côte d’Ivoire… Quelque soit le lieu ou on est on doit valoriser sa culture. Et la culture togolaise est riche car multiculturel. Pour moi c’est important en temps que société de les intégrer même si elles sont en prison, nous en tant que société on doit les aider à se réintégrer. La culture nous aide à connaitre nos valeurs et savoir ce que nous pouvons apporter à la société. Personnellement, je suis fière d’être togolaise et c’est ce que j’inculque à ces femmes, la fierté d’elle-même et leur valeur en temps que femme, malgré leur détention et leurs fautes. Chez les femmes aujourd’hui, les agressions ont beaucoup diminué car nous les incitons aussi à ne plus se tirailler. Même l’état reconnait l’importance de la culture puisqu’en 2015, grâce au fond d’aide a la culture dont nous avons bénéficié, nous avons formé deux prisons (dans les villes de Kara et Atakpamé) et la 3e a servi de lieu d’exposition 2015.

LOMEGAZETTE/ A part à la prison civile de Lomé, agissez-vous aussi auprès d’autres femmes dans la société togolaise ?

Ethie ESSIOMLE : En dehors de la prison, nous aidons les PS (professionnelles du Sexe), les PVVIH (Personnes Vivant avec le VIH), les LGBT (Lesbiennes Gay Bisexuels et Transgenre) et les UD (usagers de drogue). On a des interventions programmées au cours de l’année pour faire de la prévention mais nous ne faisons pas de prise en charge mais si besoin nous orientons les personnes qui le souhaitent vers le bon partenaire, comme par exemple l’ONG Action contre le sida pour des soins gratuits. Nous sensibilisons aussi les enfants dit OEV (Orphelins et Enfants rendus vulnérables par le VIH). Nous formons les LGBT en arts plastiques pour qu’ils puissent mieux s’exprimer. Nous avons aussi un atelier de formation en informatique, en manucure pédicure, en pagne teinté et en arts plastiques pour les orienter professionnellement.

LOMEGAZETTE/Vous partagez chaque jour la détresse de ces femmes, si vous aviez un mot à l’endroit des jeunes femmes togolaises d’une manière générale, quel serait-il ?

Ethie ESSIOMLE : La femme doit avancer la tête haute quel que soit sa situation de vie : maladie, pauvreté, situation amoureuse, familiale, détenus. La femme doit surpasser ses situations difficiles car la femme c’est tout, et il n’y a pas la vie sans la femme. Pour moi la tête haute ne veut pas dire écraser les autres mais plutôt travailler dur. Nous ne sommes pas le sexe faible ça n’a pas de sens pour moi car certaines femmes font des travaux dit d’hommes comme militaires, pilotes de l’air et surpassent parfois les hommes. Nous sommes égaux. Je n’incite pas les femmes à aller dominer les hommes ou être orgueilleuse mais juste être fière d’elle-même. Je suis féministe ; je n’attaque pas les hommes, je travaille avec eux, mais je dis aux femmes de ne pas attendre de l’aide d’autrui, car elles sont le pilier de la maison.

Propos recueillis par Christelle Selom Mensah pour Lomegazette